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La conversation à 88 touches de Pierre-Laurent Aimard au Louvre

a day ago

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Dans l’amphithéâtre Michel Laclotte, sous les pyramides du Louvre, le passé et le présent ont comparé leurs partitions, arbitrées par un piano (et parfois deux). Une démonstration que le temps, bien tempéré, tient en quatre-vingt-huit touches.


19h38

On arrive au Louvre, pas pour visiter des tableaux classiques, mais pour écouter de la musique contemporaine de György Kurtág en miroir avec le baroque de Jean-Sébastien Bach. Quel renversement conceptuel. Le programme annonce un « concert pour la jeunesse ». La jeunesse est manifestement grisonnante et a bien cotisé. 


20h03

Entre l’artiste : Pierre-Laurent Aimard. Tout de suite installé sur le banc de piano, il commence avec une pièce de Kurtág. Très vite, un constat : cet homme ne joue pas seulement avec ses doigts. Il se lève, jette la tête en arrière, et surtout, et, au sens le plus littéral du terme, à défaut de mâcher ses mots, il mâche les notes. 


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20h37

Je note ma pièce préférée du concert : la Fugue en fa mineur de Bach, jouée sans pathos. On comprend que la modernité n’a pas d’âge. Puis, retour à Kurtág. On commence à entendre ce que le programme suggère : les pièces ne sont pas des miniatures décoratives : au début des années 2000, Kurtág participe à une commande destinée à des élèves. Chaque compositeur doit choisir une œuvre du Louvre comme inspiration. Tous se tournent vers des tableaux européens, sauf lui. Il choisit une sculpture antique : le « Couple Égyptien marchant ». Deux époux de l’Ancien Empire, avançant côte à côte. La femme soutient son mari d’un bras discret, mais ferme.


Difficile de ne pas y voir un reflet de Kurtág et de Márta, son épouse, disparue en 2019 après soixante-douze ans de mariage. 


20h53

Vient l’heure de l’entracte. Un groupe de spectateurs derrière moi commente sur la première partie du concert : « Je me demande si les moments où il se lève de son banc sont écrits dans la partition… ». On aurait presque envie de vérifier. 


Le lendemain, je pose la question à ma sœur, Constance Prost, musicienne au Conservatoire de Toronto. Sa réponse : « On ne s’en rend pas compte. Quand on est vraiment dedans, le corps suit. ». Elle cite même Glenn Gould, pianiste qui a inspiré le nom du Conservatoire dans lequel elle étudie, qui marmonnait quand il jouait. Les ingénieurs en avaient marre. Lui, il ne pouvait pas faire autrement. En gros, ce n’est pas du théâtre, c’est du débordement. 


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21h09

Le programme, lui, n’a rien d’un caprice. Le mélange de style, 1722 face à l’après-guerre, ressemble à un colloque sur le papier. En pratique, ça fonctionne très très bien. Les « Játékok », en français, les « jeux », de Kurtág, sont présentés comme pédagogiques. Mais la voilà, l’opposition parfaite à ceux qui disent que la musique contemporaine pourrait être jouée par des enfants et qu’il n’y aurait aucune différence : ici, c’est le but. Les notes d’intention distribuées avant le concert le disent : « L’idée de composer « Játékok » a été suggérée par des enfants jouant spontanément, des enfants pour qui le piano signifie encore un jouet. ». 


21h21

Aimard enchaîne les pièces sans pause et sans espace pour applaudir. Vingt-six pièces en 1 h 35, il y a de quoi être autoritaire. 


21h33

Par moments, une pensée un brin dangereuse surgit : il pourrait jouer n’importe quoi, on n’en saurait rien. Certaines pièces de Kurtág tiennent en quelques notes. Et puis, arrive sur scène un deuxième piano. Pourquoi ? Par amour du détail ? Pour marquer une différence ? Par audace ? Par insolence ? Le son est bien un peu plus renfermé, mais rien qui n’explique pourquoi le pianiste change rapidement de piano dans une même pièce… Est-ce bien raisonnable ?


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21h53

L’angoisse avec la musique contemporaine, c’est de savoir quand c’est fini. Les dernières notes arrivent, puis c’est le silence. Il reste assis. 30 secondes. Une minute. Deux. Personne n’applaudit. Personne ne respire trop fort, je n’ose pas non plus. Est-ce que nous sommes encore dans la pièce ? Ou sommes-nous déjà sortis ? Il se lève et marche vers les coulisses. Ce n’est que lorsqu’il a parcouru la moitié du chemin que la salle ose éclater avec des applaudissements presque soulagés. 


En remontant vers la pyramide, le Louvre est complètement vide. Aimard a relié Bach et Kurtág. Il aurait pu jouer ce qu’il voulait, soit, mais il a relié deux œuvres séparées par des siècles de pierre, en faisant confiance à l’image des notes imprimées et au silence qu’elles impliquent. En sortant, une seule conclusion me semblait donc honnête : je plains les sourds.

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