Leïla Slimani face à elle-même : un passage obligé ?
- Marion Prost

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Après un Goncourt, une trilogie et une place bien installée, il reste une question : et maintenant ?Leïla Slimani y répond comme beaucoup d’écrivains avant elle, en parlant d’elle.
La littérature commence souvent par le monde. Elle finit presque toujours par soi. C’est très commode, le monde, il offre du matériau sans jamais demander de comptes. Puis arrive le succès, et avec lui, une question : d’où ça vient, tout ça ? À ce moment-là, la carrière d’un écrivain prend une tournure étonnamment inévitable : il est l’heure de se tourner soit vers la thérapie, soit vers la politique, soit vers l’autobiographie. Leïla Slimani, avec « Assault contre la frontière », arrive à ce carrefour où l’on ne raconte plus seulement des histoires, mais où l’on commence, doucement, à expliquer d’où elles viennent.
La case thérapie, d’abord, avance masquée. On ne dit jamais « je vais écrire pour me remettre », mais « j'enquête », « je vais revenir », « je vais comprendre ». Annie Ernaux en a fait une méthode d’écriture presque souveraine: une œuvre entière fondée sur le matériau de la vie, du milieu social, de la mémoire, du corps, avec « La Place », « Une femme », ou « Les Années », tous rangés du côté de l’expérience vécue plutôt que du grand roman à panache. Brigitte Giraux, avec « Vivre vite », a suivi une autre pente de cette même famille : revenir sur la mort de son mari, remonter la chaîne des causes, transformer le deuil en mécanique narrative. De son côté, Emmanuel Carrère a poussé le vice jusqu’à publier « Yoga », livre de bascule intime sur la dépression et la rédemption, preuve qu’en littérature contemporaine, on peut faire une rechute et une rentrée littéraire dans le même mouvement.
La case politique est plus bruyante, plus nerveuse, et souvent plus rentable symboliquement. Ici, le moi n’est pas là pour se contempler dans la glace, mais pour désigner le mobilier. Édouard Louis a compris très tôt que raconter son enfance pouvait aussi servir à déposer plainte contre tout un système : « En finir avec Eddy Bellegueule » part de soi, et ses autres œuvres commencent dans une cuisine et finissent au tribunal social. Autobiographie, ou autobiographie avec assignation à comparaître ? Même Carrère, avec « V13 », a bifurqué vers la chronique judiciaire, parce qu’évidemment, après l’intime, il faut regarder l’histoire collective en face, histoire de ne pas mourir étouffé par son propre « je ». Pas besoin de faire semblant de choisir entre le nombril et la cité ; c’est mieux quand le nombril porte plainte au nom de la cité.
Reste la troisième case : l’autobiographie. Ni la grande confession ni le règlement de comptes, Leïla Slimani avec « Assaut contre la frontière », donne au lecteur l’impression d’entrer dans les coulisses. Après le Goncourt de « Chanson douce » en 2016, après un récit déjà plus personnel avec « Le parfum des fleurs la nuit » en 2021, après avoir achevé en janvier 2025 la trilogie « Le Pays des autres » avec « J’emporterai le feu », elle publie ce 19 mars ce petit livre de 80 pages qui répond à une grande question : pourquoi ne parle-t-elle pas arabe ?
Slimani y raconte une enfance marocaine traversée de langues, la darija de la rue, le français des parents, l’allemand de la grand-mère, puis le moment où cette joyeuse circulation se fait rattraper par la hiérarchie sociale et postcoloniale. L’arabe qu’elle a entendu, approché, perdu, devient à la fois manque intime, embarras mondaine et question politique. Elle explique qu’en arrivant en France, elle s’est retrouvée sommée d’expliquer cette absence, et pourtant, l’identité n’a jamais dû fournir ses justificatifs à la frontière, non ?
C’est une autobiographie qui pratique l’art supérieur du cumul discret. Il y a de la thérapie, bien sûr, dans cette manière de revenir à une honte ancienne et de la déposer proprement sur la table sans la transformer en bibelot victimaire. Il y a de la politique, dans ce qu’elle dit du prestige différentiel des langues, du mépris social et du réflexe un peu français qui constitue avoir des identités simples, propres et repassées. Mais il y a surtout de l’autobiographie de seconde carrière : celle qui sert moins à se livrer qu’à se repositionner. Le contrôle technique du moi, avec un passage chez Gallimard.
Ce livre, dans son fond et dans sa forme, prouve que les écrivains, presque inévitablement, cessent à un moment ou à un autre, de parler seulement du monde et reviennent vers la petite zone sensible qui alimente tout le reste. Ernaux l’a fait pour transformer une vie ordinaire en archive collective, Giraud l’a fait pour disséquer le destin à coups de détails. Édouard Louis l’a fait pour transformer la biographie en lutte sociale. Et Slimani, a choisi la langue manquante, le point où l’intime, le social et le littéraire peuvent dîner à la même table sans se jeter les couverts à la figure. Et en plus, c’est très lucide.




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