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Les cinq règles de l’amitié des trois femmes dans « À notre place »

Au Théâtre de la Colline, « À notre place » imagine l’amitié avec ses règles à l’appui. Cinq, exactement… de quoi revoir légèrement ses propres méthodes. 


Nos parents nous ont appris à dire bonjour, à mâcher la bouche fermée et à envoyer des mails professionnels. Mais ils ne nous ont pas appris à choisir nos amis. Lors de la pièce « À notre place » d’Arne Lygre, mise en scène par Stéphane Braunschweig au Théâtre La Colline, on a de quoi faire. Trois femmes, un salon blanc immaculé qui ressemble vachement plus à une chambre d’hôpital qu’à un endroit où l’on invite des gens, et une question posée sans anesthésie : l’amitié, c’est quoi, concrètement ? Ces trois-là ont le bon sens de se donner des règles. Cinq. On prend note. 


La règle numéro un, posée dès la deuxième rencontre, parce que la première, on la passe encore à être présentable : interdiction de dire merci. « Je suis là pour toi et tu es là pour moi. » On est encore au stade où l’on fait des sacrifices personnels pour ne pas déplaire à l’autre, ce qui est techniquement la définition du mensonge bienveillant, mais, formulé comme un contrat, ça a une autre gueule. Arne Lyrne aurait peut-être fait un excellent avocat d’affaires. 



Règle numéro deux : avoir une mémoire de dingue. Tout retenir et tout ressortir : les « ai-je dit, ai-je pensé » fusent, pour revenir sur chaque événement passé avec une précision de comptable. L’amitié comme archive vivante, c’est pratique jusqu’au moment où ça ne l’est plus du tout. 


Troisième règle : partager toutes les émotions qu’on ressent. Vraiment toutes, sans filtre ni pathos. « Je suis si contente, je suis déprimée, j’aime pas la dépression, je ne l’aime pas cette fille », etc., etc. C’est le principe du flux de conscience appliqué aux relations humaines. James Joyce aurait adoré, vos amis de surface un peu moins. On peut appeler ça de l’intimité. D’autres peuvent appeler ça épuisant. Tout le monde a raison. 


La quatrième règle est la plus surprenante : avoir une aptitude artistique quelconque. Sara, jouée par Chloé Réjon, joue du piano ; Eva, campée par Cécile Coustillac, chante, et Astrid, soixante ans, interprétée par Clotilde Mollet, qui nous retourne avec un naturel déconcertant, sort une danse d’adieu finale que personne n’avait anticipée. Le langage ordinaire, passé un certain niveau d’intimité, rent-il trop peu ? Ce serait l’économie de l’expression humaine. 



Règle numéro cinq : passer outre les différences. D’âge, de caractère, d’histoire. Les deux amies qui ne se supportent pas. Eva qui ne voulait plus voir Astrid. Tout ça, on le met de côté, ou on essaie. Lygre ne garantit rien, ce qui est déjà beaucoup plus honnête que la plupart des choses qu’on vous dit sur l’amitié après le troisième verre. 


Ce qui est fort avec « À notre place », c’est qu’il est facile de tout reconnaître : pas nécessairement au théâtre, mais chez soi. Dans ses propres amitiés, dans les conversations qu’on a eues à une heure du matin avec quelqu’un qu’on a décidé d’aimer sans vraiment faire le tour de la question. Braunschweig met trois femmes dans un décor blanc et les laisse faire. Coustillac, Mollet, et Réjon font le reste, et le reste est considérable. Au pire, elles ont des règles.

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