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Pascal Rousseau ne se souvient plus de sa vie : la Mémoire le convoque

Dans « Amnésique » (paru chez City Editions) , Pascal Rousseau raconte ce qui reste d’une vie quand celui qui l’a vécue ne s’en souvient plus. Ancien gardien de l’OM, il se réveille en 2019 sans mémoire de son passé, contraint de le réapprendre par les récits de ses proches, les archives, les photos, Internet et la thérapie.


-Bonjour Monsieur Rousseau. Asseyez-vous. Vous avez apporté votre CV ?

-Non. 

-C’est embêtant.

-Je l’ai perdu.

-Comme tout le reste ?

-Voilà.

La Mémoire portait un costume gris trop grand, une cravate Hermès, des lunettes de DRH et l’air fatigué de la femme qui a passé trente ans à classer des anniversaires de mariage, des buts encaissés et des prénoms d’ex. Sur son bureau : un MacBook, trois madeleines industrielles, un mug éméché “Me parlez pas avant mon premier café”, et une pile de dossiers intitulés : Enfance, OM, Femmes, Enfants, Gloire, Hontes, Mots de passe Canal+. 

-Alors, reprit la Mémoire, vous postulez pour quel poste ?

-Moi. 

-Très demandé, ça. Vous savez faire quoi ?

-Partir à zéro. 

-Tout le monde écrit ça sur LinkedIn.

-Oui, mais moi j’ai un certificat médical. 

La Mémoire soupira. Elle avait vu passer des alcooliques repentis, des divorcés lyriques, des milliardaires qui confondaient enfance et optimisation fiscale, des écrivains qui appelaient “roman” leur incapacité à oublier leur mère. Mais un homme qui arrivait sans souvenir, c’était nouveau. Même pour elle. 

-Vous savez, Monsieur Rousseau, normalement les gens veulent récupérer leur passé. 

-Les gens veulent aussi des SUV électriques pour aller acheter du pain bio emballé dans du plastique. Ça ne prouve rien. 

-Vous avez été gardien de but. 

-On me l’a dit. 

-Champion.

-On me l’a dit aussi. 

-Marseille. 

-C’est au sud ?

-Vous voyez, il reste quelque chose. 

-Non, c’est Google Maps. 

La Mémoire consulta son écran. 

-Ici, j’ai une archive vidéo. Stade plein. Vous êtes sur la pelouse. Des gens crient votre nom. 

Elle lança la séquence. 

Sur l’écran, un homme jeune courait dans un maillot un peu large, époque où les footballeurs ressemblaient encore à des garagistes sponsorisés. Il levait les bras. Il avait des cheveux, des réflexes, une vie. Les tribunes hurlaient. Le public possédait son extase. La caméra possédait son visage. L’Histoire possédait son exploit. 

Pascal Rousseau, lui, ne possédait rien. 

-Alors ? demanda la Mémoire. 

-Bonne ambiance. 

-C’est tout ?

-C’est déjà pas mal. Aujourd’hui, pour avoir une bonne ambiance, il faut privatiser un rooftop, inviter trois influenceurs et servir du houmous en plus d’une histoire personnelle.  

-Vous ne ressentez vraiment rien ?

-Je ressens que quelqu’un essaie de me vendre ma propre vie en replay. 

-C’est pourtant vous. 

-Non, c’est une vidéo de moi. Nuance. Une vidéo, c’est un cercueil lumineux avec des likes. 

La Mémoire eut un petit frisson. Elle aimait les phrases réussies. Ça lui rappelait ses meilleurs clients : les romanciers, les publicitaires, les types qui quittent une femme en disant “je dois me retrouver” alors qu’ils ont surtout retrouvé une stagiaire. 

-Vous comprenez que sans moi, vous n’êtes personne ?

Pascal Rousseau sourit. 

-C’est faux. Sans vous, je suis disponible. 

Silence. 

Dans le couloir, on entendait des souvenirs patienter. Une odeur de cantine scolaire pleurait doucement. Un premier baiser fumait une cigarette près de la machine à café. Une honte de 1987 faisait semblant de lire L’Équipe. Un Noël en famille répétait son entrée. 

-Monsieur Rousseau, dit la Mémoire, vous ne pouvez pas vivre uniquement au présent.

-Pourquoi ?

-Parce que le présent n’a pas de storytelling. 

-Justement. 

La Mémoire se pencha vers lui. 

-Vous savez ce que vous êtes devenu ? Un cauchemar pour notre époque. Aujourd’hui, tout le monde veut laisser une trace. On photographie son déjeuner, son chien, ses pieds, ses enfants, ses vacances, ses enterrements, son nombril et ses citations de développement personnel. On poste pour ne pas mourir. On archive pour ne pas disparaître. On sauvegarde le néant sur le cloud. Et vous, vous avez tout perdu. 

-Merci. 

-Ce n’était pas un compliment. 

-Les compliments aussi, on me les a racontés. 

La Mémoire veut ouvrir un autre dossier. 

-Ici, il y a vos enfants. 

Pascal Rousseau se redressa. 

-Attention avec ça. 

-Pourquoi ?

-Parce que là, ce ne sont pas des archives, ce sont des vivants.

La Mémoire referma doucement le dossier. 

Pour la première fois, elle ne dit rien. C'est rare, une mémoire qui se tait. En général, ça parle tout le temps, une mémoire. Ça radote, ça compare, ça truque. Ça embellit les vacances, ça salit les ruptures, ça transforme les médiocres en monstres et les monstres en anecdotes. 

-Vous savez, Monsieur Rousseau, les gens appellent ça une perte. Mais peut-être que vous avez perdu ce qui vous empêchait d’arriver. 

-C’est joli, ça. Vous devriez écrire des slogans. 

-J’en ai écrit un pour vous. 

Elle retourna une feuille. 

PASCAL ROUSSEAUTM 

L’homme qui a oublié sa vie pour être enfin vivant. 

-Trop publicitaire, dit Pascal Rousseau.

-Ah ça, la vérité a besoin d’un budget média. 

Il se leva. 

-Je suis pris ?

-Pour le poste de vous-même ?

-Oui. 

La Mémoire hésita. Elle regarda les dossiers, les vidéos, les trophées, les blessures, les photos, les années quatre-vingt-dix, les stades, sa femme Bobo, les enfants, les dimanches, les chambres d’hôpital, les armures de super-héros, les applaudissements, les diagnostics, les inconnus sur Facebook qui affirment “moi je sais”, les journalistes qui demandent “ça fait quoi?”. 

Puis elle tamponna le formulaire. 

ACCEPTÉ. 

-Période d’essai ? demanda Pascal Rousseau. 

-Tous les matins. 

-Salaire ?

-Le présent. 

-Mutuelle ?

-Thérapie. 

-Tickets restaurants ?

-Non. 

-Dommage. 

Il sortit du bureau. À l'accueil, on lui rendit ses affaires : un téléphone, des clés, une montre, un ticket parking de ‘92 et un vieux chewing-gum. 

-La gloire, vous la prenez aussi ? demanda le réceptionniste. 

Pascal Rousseau hésita. 

-Elle est lourde ?

-Seulement quand on la porte devant les autres. 

-Alors envoyez-la en point relais.


« Amnésique » (paru chez City Editions)

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