Le biopic de Pierre Lottin après son biopic de Louis de Funès : scénario
Ils ont tout mon respect, le film a déjà ma curiosité et tout ce qui suit relève du faux, à part l’abondance de biopics, qui, elle, est documentaire.
En 2041, après avoir raconté au cinéma les chanteurs, les présidents, les couturiers, les sportifs, les escrocs devenus suffisamment célèbres pour qu’on les appelle entrepreneurs, les entrepreneurs devenus suffisamment vieux pour que leurs procès aient pris une jolie patine sépia, et à peu près toute personne ayant possédé un succès, un tailleur croisé ou une relation compliquée avec son père, le cinéma français finit par rencontrer un problème qu’aucune commission du CNC n’avait réellement anticipé : il commence à manquer de vies déjà vécues. Il reste heureusement Pierre Lottin, dont l’année 2026 présente l’avantage industriel assez rare de contenir déjà le biopic qui permettra, quinze ans plus tard, d’en produire un autre. Nino Vallois jouera donc Pierre Lottin jouant Louis de Funès. Un acteur, deux acteurs, trois acteurs : passé ce chiffre, ça devient du cinéma d’auteur. Restera ensuite à prendre douze kilos, en perdre huit et expliquer dans Télérama que tout cela parle, au fond, de transmission.
Le film s’ouvre évidemment sur l’enfance de Pierre (aucune grande destinée française ne peut désormais commencer après le CM2, surtout lorsqu’une équipe de production a déjà loué une école pour trois jours). Pierre a dix ans et se tient seul dans une cour pendant que les autres enfants jouent au football. Une scène parfaitement banale si ce n’est que la caméra, grâce à un léger recul et deux notes de piano, la transforme en la naissance d’un regard sur le monde. Un ballon roule jusqu’à ses pieds ; Pierre le ramasse et le rend aux autres enfants avec une gravité qui, dans le biopic, vaut d’ores et déjà préinscription au Conservatoire. Dans le scénario, la didascalie précise qu’il « regarde ce que les autres ne voient pas encore », formulation suffisamment ambitieuse pour un garçon qui vient surtout de rendre un ballon à Dylan, 9 ans et demi.
Dans la prochaine scène, son père regarde « La Grande Vadrouille » dans le salon familial. Louis de Funès s’agite sur l’écran, Pierre rit, et le père tourne doucement la tête vers son fils avec cette prescience particulière aux parents de biopic, qui savent toujours quelle profession leurs enfants exerceront vingt-cinq ans plus tard. « Ça te fait rire ? », demande-t-il. Pierre répond que Louis de Funès « s’énerve beaucoup ». Le père sourit. C’est ainsi que naissent les vocations, ou du moins les dossiers de presse.
Ellipse. Paris, 2026. Pierre Lottin, désormais incarné par Nino Vallois, retrouve son agent dans un café. Sur la table repose un scénario intitulé DE FUNÈS. L’agent annonce que la production pense à lui pour le rôle de Louis de Funès. Pierre demande pourquoi. L’agent répond qu’il est acteur. Pierre fait remarquer qu’il existe d’autres acteurs. L’agent acquiesce, avant de préciser qu’ils sont déjà occupés par Johnny, Gainsbourg, deux Napoléons, trois adaptations de Romain Gary et que Christian Clavier est déjà sur trois plateaux. Pierre regarde le nom de Louis de Funès. Quelque part, soixante millions de Français préfèrent déjà l’original.
Commence alors la préparation. Pierre visionne « Le Corniaud », « Rabbi Jacob », « La Folie des grandeurs », « L’Avare », et même « L’Homme orchestre ». Des interviews, des extraits ralenti, des gestes, des regards, des tics, et, après plusieurs semaines, des essais costumes. Pierre prend des notes dans un carnet : « colère = vitesse + peur », puis, après quelques secondes de réflexion, ajoute « + sourcils », formule appelée à devenir vingt ans plus tard une citation centrale du documentaire « Lottin : derrière le rire », diffusé un dimanche soir sur France 5 entre une enquête sur les concours de pétanque et un portrait de Pompidou.
Chez Pierre, la métamorphose commence parallèlement à prendre une tournure légèrement moins pratique pour son entourage. Pierre répète les mouvements de Louis de Funès devant la glace de la salle de bain, travaille un fou rire en se brossant les dents, teste une colère sur une lampe qui n’a rien demandé et finit par adresser un « nom de diou ! » si convaincant à la cafetière que sa compagne apparaît dans l’encadrement de la porte pour lui demander s’il envisage de passer à table ou s’il souhaite désormais dîner avec l’électroménager. Le film présente naturellement cette période comme « l’isolement nécessaire de l’artiste » ; sa compagne utilise un autre vocabulaire, mais n’a pas signé les droits d’adaptation.
Le premier jour de tournage arrive et commence à 4 h 47, parce que, rappelons-le, le cinéma est avant tout un métier manuel. La feuille de service convoque Pierre avant le soleil, les figurants avant Pierre et le producteur beaucoup plus tard. À 6 h 12, Pierre passe au maquillage. Les cheveux prennent vingt ans, les sourcils cinq millimètres, et Pierre prend sur lui. Ils tournent d’abord une scène où Pierre, sur le plateau de « De Funès », doit entrer dans une pièce, s’arrêter, regarder un ministre et feindre l’indignation. Première prise : trop Pierre. Deuxième : trop Louis. Troisième : pas assez Louis. Quatrième : « magnifique, on la garde », suivi de neuf autres prises.
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Les scènes suivantes apportent les obligations du genre. Un fou rire en coulisses pour montrer l’homme derrière l’acteur ; une dispute avec le réalisateur pour montrer l’acteur derrière l’homme ; une cigarette seul à la fenêtre pour l’affiche. On tourne même la scène où Pierre, épuisé par son rôle de Louis de Funès, confie qu’il « ne sait plus très bien où il finit et où Louis commence ». S’ensuit les prochaines scènes, sans oublier qu’à 18 h 30 il faut libérer le décor pour le tournage du biopic de Claude François, dans lequel un jeune acteur français, après une enfance difficile mais romanesque, découvrira que tout ça aura mené à « Alexandrie Alexandra ».
Bond à la sortie du film, en 2027. Le film remporte un César. La soirée se poursuit au Fouquet’s, évidemment, où le cinéma français célèbre le cinéma français. Pierre boit du champagne avec un acteur qui joue Gainsbourg, croise un présentateur du 20 heures et renverse son verre sur un Napoléon dont il ignore s’il s’agit du premier ou du second. Les semaines suivantes se passent sur les plateaux télé, où les journalistes lui demandent assidûment ce que cela fait « d’être devenu Louis de Funès ». Pierre répète qu’il n’est pas devenu Louis de Funès, qu’il l’a joué, nuance trop décevante pour constituer un angle de couverture. Après la dix-septième question, il répond qu'il a surtout porté son pantalon. La phrase est reprise partout, devient un titre de podcast et finit dans un sujet de philosophie du bac.
Générique. Fin.





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