« Tony » de Rumena Bužarovska, le bout du rouleau sans le bout du monde, c'est possible ?
À vaincre sans péril, à déprimer sans piscine : avec « Tony », Rumena Bužarovska prouve que le ratage n’a pas besoin d’un grand standing pour mériter de bonnes pages.
La crise de la masculinité possède un charme tout à fait littéraire, avec ses codes, son décor, et sa carte des vins. Le type déprimé mais bien habillé, la fin de la trentaine qui saigne encore de ses conquêtes, le tout écrit entre un Boeing et une piscine à débordement : Ibiza en juillet, New York en éternel automne. La déchéance masculine, dans nos lettres, a toujours eu un budget voyage. On ne sombre pas, on décolle : Rumena Bužarovska, elle, n'a pas donné un centime à Tony pour son billet d'avion. Il rate sa vie à Skopje, dans l'appartement où il a grandi, avec les mêmes trottoirs, la même famille, le même ciel gris qui ne fait même pas l'effort d'être mélancolique, juste couvert.
L’autrice a choisi comme héros l’emmerdeur, et nous aurions tort de lui en vouloir. Tony, le héros de son premier roman, approche la vie avec une certitude que cinquante années d’existence n’ont pas réussi à contrarier : il mérite mieux. Mieux que sa compagne, mieux que ses vacances, mieux que cette succession de déceptions dont il constitue pourtant le seul élément permanent. Il se prête une âme de rock star et un physique assorti, malgré une consommation de kebabs et de bières qui mériterait au moins un second avis. Sa chemise zébrée et son pendentif en dent de lion nous renseignent sur le reste.
Narcisse bouche l’évier
Des vacances en Grèce lui permettent de préciser ses griefs. La location ressemble à un garage aménagé, les prix l’indignent, son fils l’agace et sa compagne lui plaît nettement moins depuis qu’ils passent du temps ensemble. Deux jeunes femmes lui donnent heureusement l’occasion d’exercer une séduction dont il reste le principal admirateur. Lorsqu’il retourne vivre chez sa mère à Skopje, jusque dans sa chambre d’enfant, le roman manque singulièrement de savoir-vivre. Sans terrasse à Ibiza pour distraire le lecteur, il faut regarder le bonhomme. D’ordinaire, les ratés littéraires nous laissent au moins une adresse où déjeuner ; avant de redéfinir l’homme, celui-ci pourrait déjà rincer le lavabo.
Mais Tony explique beaucoup, surtout pourquoi il n’y peut rien. Les autres manquent de goût, de reconnaissance, de patience ; lui manque simplement de chance. Il reste persuadé qu’une autre vie lui conviendrait mieux, sans envisager qu’il s’y conduirait peut-être exactement de la même manière. Dans tant de romans, il suffit au héros de réserver trois nuits ailleurs pour que sa vie mérite un nouvel examen. Il déçoit tout le monde à Paris, mais à New York, qui sait, monsieur n’a pas encore essayé. Il y aimerait mieux, travaillerait davantage, tiendrait peut-être même ses promesses ; pour l’instant, il tient à une chambre avec terrasse. Le lecteur est prié de saluer ce premier pas. À défaut de recul, il a pris de la distance.
Le génie selon l’intéressé
À Skopje, chez sa mère, Tony dispose de moins de possibilités pour entretenir le malentendu. Difficile de se présenter comme un homme nouveau devant quelqu’un qui se souvient de votre comportement à douze ans et attend toujours quelques progrès. Bužarovska touche ici à quelque chose de plus embarrassant que l’échec : la possibilité que notre vie nous ressemble davantage que nous ne le souhaitons. Tony préfère y reconnaître une succession d’injustices, car admettre sa part de responsabilité lui imposerait de changer autre chose que d’interlocuteur. Nous poursuivons donc la lecture pour découvrir jusqu’où il peut maintenir cette distinction entre l’homme exceptionnel qu’il croit être et celui dont tout le monde doit s’accommoder. C’est petit de notre part, sans doute, mais lire ne nous oblige pas non plus à devenir meilleurs.
Le talent de Bužarovska tient à cette fréquentation que nous prolongeons volontairement, alors que nous aurions prétexté un rendez-vous au bout de dix minutes dans la vie. Nul besoin de rendre Tony secrètement admirable : ses certitudes suffisent à nous retenir, et leurs conséquences à nous faire tourner les pages. Pour une fois, le raté du roman mène une vie dont nous ne voulons absolument pas. Grand bien lui fasse. Et ça nous laisse Ibiza.





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