Pst… non, Dior n’a pas inventé les mains
Chers tous, je vous écris au sujet des mains. Depuis quelques jours, je constate sur les réseaux sociaux une vive émotion autour de leur utilisation. Dior a confié son film de Noël à Sylvain Chomet, lequel a fait un dessin animé avec des dessins. À la main. Je vous invite à vous asseoir, je ne connais pas votre tension. À vous lire, la maison vient de découvrir qu’en passant très vite plusieurs dessins, les personnages bougent. Le film s’appelle Les Couleurs de la nuit, par Christian Dior. Nous sommes en 1949, Marlène Dietrich a besoin d’une robe et Christian Dior doit se mettre au travail. Il y a de la neige, des abeilles couturières et une distribution qui permet notamment à Rihanna de jouer une étoile.
Tout cela est charmant, et Sylvain Chomet sait dessiner, ce qui ne surprendra pas complètement ceux qui connaissent son métier. Je trouve le résultat très joli. Mais l’enthousiasme semble surtout tenir au fait que les dessinateurs aient pris part au dessin. Je me demande ce que ces spectateurs pensaient que nous regardions enfants. Pour ma part, je n’avais pas cru que les souris de Cendrillon avaient signé un contrat d’intermittence avant de tourner en prises de vues réelles. J’avais vaguement compris qu’une personne avait dû les dessiner. Plusieurs personnes, même, pour que la robe soit prête à temps.
Qu’on soit heureux de voir ce travail, je le comprends très bien. Qu’on admire la précision, l’allure d’un personnage, un décor, une façon de faire passer une émotion, je trouve même cela assez raisonnable. Mais il y a dans certaines réactions le ravissement très particulier de l’adulte qui découvre une chose que tous les enfants savent et tient aussitôt à en tirer une leçon pour la civilisation. Un petit de six ans dirait qu’il dessine bien ; son père, qui travaille dans la communication, annonce un retour fondamental au geste, il faut bien que les études servent.
Évidemment, l’intelligence artificielle arrive dans la conversation, elle arrive partout. Ici, elle permet de donner à l’affaire une certaine gravité. Dans un monde envahi d’images fabriquées automatiquement, voir des dessins faits par des gens peut procurer un soulagement. D’accord. Mais faut-il pour autant se remettre à plusieurs de la découverte d’un crayon ? Il en reste chez Monoprix, j’en ai vu mardi, vendus par douze, sans aucune mesure de protection particulière.
Je veux bien que notre époque nous fatigue. Je la pratique aussi, j’ai les mêmes mots de passe. Mais cette façon de s’étonner bruyamment que quelqu’un sache encore faire quelque chose finit par ressembler à une impolitesse. Les dessinateurs doivent connaître cela depuis longtemps : on adore leur travail dès lors qu’on peut le raconter comme une merveilleuse survivance. Ils sont là, ils travaillent, ils apprennent leur métier, ils cherchent des financements ; nous arrivons avec notre petite mine attendrie. Oh, regardez, monsieur fait encore des traits. On voudrait presque lui acheter un pot de miel. Je ne sais pas s’ils préfèrent cette reconnaissance à l’indifférence. Je suppose qu’ils préféreraient surtout qu’on regarde le film, puis qu’on en commande un autre.
Je ne m’exclus pas de cette petite faiblesse. Je serais parfaitement capable d’admirer dans une vitrine avenue Montaigne un objet que j’aurais trouvé encombrant chez moi. Mais enfin, quitte à être impressionnée, je voudrais pouvoir choisir mon motif. Rihanna en étoile, je trouve cela amusant. La séquence de l’arbre qui scintille, je suis émerveillée comme à l’époque où je croyais encore au Père Noël. L’univers de Chomet, sa manière de peupler une image, de donner une allure à une silhouette, tout cela offre de quoi parler. Nous avons pourtant décidé de nous réunir autour de l’existence de ses doigts.
Je ne voudrais surtout pas qu’on en arrive à avoir honte d’aimer ce film : regardez-le, trouvez-le ravissant, envoyez-le à quelqu’un qui aime les robes, les abeilles ou Louis Garrel. À vrai dire, j’envie ce public capable d’une joie aussi neuve devant une technique aussi ancienne. Car j’ai beau faire la maligne, j’ai consacré bien plus de temps aux commentaires qu’au film : Chomet avait préparé des images merveilleuses, moi je cherchais des imbéciles, chacun ses dispositions. Au moins ceux que je moque auront-ils passé leur matinée contents. J’en suis sortie avec un sujet et la nuque raide.
Chers tous, continuez donc à aimer les dessins animés. Je vous demande simplement un peu de discrétion lorsque vous découvrirez les feutres. Il nous reste encore plusieurs semaines avant Noël et j’aimerais garder quelques forces pour les gens qui vont s’apercevoir qu’un livre a été écrit par quelqu’un. De mon côté, je vais revoir le film de Dior. J’ai mal regardé la robe, occupée que j’étais à surveiller votre intelligence. Et si quelqu’un pouvait m’envoyer un stylo, ce serait aimable. Je voudrais écrire ma liste de cadeaux à la main. Il paraît que ça se fait beaucoup.





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