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« Une heure à soi », repos et autres prétentions, tous droits réservés

10 minutes ago
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Avec « Une heure à soi », Adèle van Reeth donne envie de prendre du temps pour soi. J’en ai profité pour me découvrir un talent littéraire rétrospectif. C’est très prometteur, forcément.  


J’ai du temps dimanche, mais gardez-le pour vous, je connais des gens qui déjeunent. Des gens charmants, d’ailleurs, qui demandent « tu fais quoi » et comprennent « rien » comme une invitation à décider. Il faudrait pouvoir répondre « rien » avec la même autorité que « je pars à Rome ». Personne ne vous demande de décaler Rome pour une salade César. Votre après-midi seule, en revanche, semble parfaitement négociable. Vous lirez plus tard. Vous vous reposerez ce soir. Mais alors, une heure à soi, c’est beaucoup demander à des gens qui vous veulent du bien ?


Adèle van Reeth choisit le monastère pour y remédier. Je comprends l’intérêt pratique : « je pars au monastère » décourage davantage les contre-propositions que « j’aimerais rester chez moi ». Dans son nouveau livre « Une heure à soi », aux Éditions Gallimard, la narratrice s’éloigne du travail, de la famille, des sollicitations, pour éprouver ce temps qu’elle réclame sans bien savoir ce qu’elle en attend. Car une fois les autres prévenus, reste une personne à contenter : soi. Je me connais, je serai capable de me demander dès quinze heures si je profite suffisamment de mon dimanche. Quitte à rester seule, autant que la personne soit agréable. 


Bien dit ça

Un livre présente à cet égard quelques avantages sur un déjeuner. Quelqu’un vous parle, parfois très intimement, sans attendre que vous racontiez votre semaine. Chez Van Reeth, je retrouve cette envie de solitude et l’incertitude sur ce qu’elle pourrait bien arranger. La reconnaître sous sa plume me dispense un instant de m’expliquer. Ce que je ressens existe déjà en phrases, et des phrases auxquelles je n’ai rien à ajouter. Je pourrais donc les lire et m’en tenir là. 



En lisant, pourtant, je retrouve assez vite une occupation familière : vouloir écrire. Van Reeth formule une inquiétude ; je la reconnais ; je prends note. Puis deux. « J’ai déjà pensé ça » reste une réaction curieuse à la pensée des autres. Elle ressemble à un compliment, mais comporte une petite réserve sur l’attribution des mérites. Très juste, très fin, j’étais d’ailleurs arrivée aux mêmes conclusions samedi dernier. Seulement, avais-je réellement pensé cela ? Où avais-je éprouvé quelque chose que cette phrase me permet de comprendre ? La reconnaissance donne une impression d’antériorité : puisque cela me ressemble, mais c’est à moi ! Rien de moins certain. 


La lecture devient personnelle, ce qui témoigne de sa réussite, puis légèrement possessive, ce qui renseigne davantage sur mon caractère. Pourquoi reconnaître une expérience dans les mots d’une autre me donne-t-il parfois l’impression qu’elle m’a devancée ? Je n'avais rien déposé, rien rédigé, rien formulé de très convaincant. Tout au plus une intuition entre deux pauses-café. Me voici pourtant presque lésée. Les écrivains pourraient prévenir avant de publier les livres que nous n’écrivons pas. 


Il faut cependant reconnaître au livre jamais écrit de sérieux avantages. Aucune phrase médiocre, aucun raisonnement fragile, aucune transition dont une amie charitable suggère la suppression. Notre intelligence y conserve une réputation impeccable, faute de pièce à examiner. Écrire impose, au contraire, de découvrir ce que vaut une pensée sans le bénéfice de notre propre indulgence. Une fois formulée, elle peut sembler banale. Ou fausse. Le livre possible reste admirable aussi longtemps que le livre réel ne vient pas nous décevoir. 


Je me repose, ça se voit ?

Encore faudrait-il savoir ce que je lui demande, à ce livre que je n’ai pas écrit. De préciser ce que je ressens, ou de faire savoir que je le ressens avec une finesse particulière ? Si Van Reeth trouve les mots justes, la première ambition peut se satisfaire de sa lecture. La seconde exige assez vite que je prenne la parole. J’aimerais croire que je cherche toujours à mieux comprendre. Il m’arrive probablement de vouloir surtout qu’on sache que j’ai compris. La nuance ne m’avantage pas, mais elle explique quelques paragraphes.



Ce serait pourtant un assez beau résultat de lecture que de n’avoir plus besoin d’en ajouter. Une inquiétude formulée ne disparaît pas nécessairement, mais je peux cesser de chercher comment la dire. Ce travail-là est fait, même si je n’en suis pas l’autrice. Reste à accepter ce curieux soulagement sans le prendre pour une occasion manquée. Je voulais une heure à moi et me voici contrariée qu’une autre m’épargne du travail. Apparemment, je tiens à mon repos, mais aussi à ce qu’il porte ma signature.


Le séjour au monastère se complique lui aussi de cette exigence. Van Reeth en revient avec un livre, ce qui ne constitue aucunement une faute : Virginia Woolf réclamait une chambre à soi pour écrire, pas pour contempler le mobilier. Heureusement, tous les livres ne me donnent pas envie d’en écrire un. Certains expriment si bien une chose que je renonce avec plaisir à fournir ma version. Vous me permettrez de commencer après ce paragraphe. D’autres suscitent une objection, une gêne, une précision encore introuvable : l’envie d’écrire commence peut-être aussi là, lorsque l’accord ne suffit plus. Pour dimanche, je garde le livre. Si j’ai quelque chose à ajouter, je passerai déjeuner.

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